Abordant ensuite le phénomène Aliança Catalana, il estime qu’il s’agit d’« un cas d’école » : « Ce parti ne propose rien de fondamentalement différent de ce que défendent le trumpisme ou les différentes extrêmes droites européennes. Sa particularité tient toutefois à son ancrage local : il prospère sur le découragement et la démobilisation qui ont suivi le procès du mouvement indépendantiste, mais aussi sur la profonde défiance envers les partis politiques et les institutions d’autogouvernement. Comme toujours, il cherche un bouc émissaire : les difficultés de la santé ou de l’éducation, le chômage des jeunes, le recul de l’usage social du catalan… tout serait de la faute des immigrés. »
Interrogé par Zelai Nikolas sur la manière de concevoir aujourd’hui la souveraineté à partir d’une vision ouverte et solidaire de la nation, Antich répond : « C’est l’un des grands défis de notre époque : comment revendiquer la souveraineté sans tomber dans le repli sur soi, tout en restant connectés aux grands débats mondiaux. Mais nous ne sommes pas là pour nous lamenter ; nous sommes là pour gagner. Les lamentations ne servent à rien. Il faut construire, lucidement, sans ignorer les difficultés ni les risques. Car aucune victoire ne tombe du ciel -nous le savons désormais- et rien ne se joue en vingt-quatre heures. Il s’agit d’une bataille de longue haleine. Il faut savoir où l’on veut aller afin de donner du sens à tout ce que nous entreprenons. Nous devrons certainement repenser de nombreux concepts, y compris celui de souveraineté. Non seulement nous ne pouvons plus en parler comme au XIXe siècle, mais nous ne pouvons même plus l’aborder comme nous le faisions encore en 2017. »
Il poursuit : « Notre défi consiste à disputer la souveraineté aux États français et espagnol tout en assumant une vocation d’interdépendance. Il faut le répéter, même si cela paraît évident : nous ne recherchons pas la pleine souveraineté pour nous isoler du monde. Cette caricature est souvent entretenue par les nationalismes disposant déjà d’un État à l’encontre de ceux qui n’en ont pas. Notre culture, nos échanges économiques et nos réalités quotidiennes démontrent depuis longtemps que les problèmes et les débats mondiaux sont aussi les nôtres. En Catalogne, le souverainisme conçoit ainsi la catalanité : il ne peut y avoir de défense de nos propres droits et libertés sans une attention constante aux droits et libertés menacés partout ailleurs dans le monde. La lutte pour la souveraineté n’est pas celle de notre “petit jardin” ; elle nous relie à des combats universels. »
La discussion se tourne ensuite vers Òmnium Cultural, ses priorités actuelles et, plus particulièrement, son action en faveur de la langue catalane. « Òmnium a été fondée en 1961 autour de trois piliers : la langue, la culture et le pays. Mais travailler pour ces trois objectifs ne signifie pas la même chose en 1961, dans les années 1980 ou en 2026. Nous avons donc toujours cherché à adapter notre action aux réalités de chaque époque », explique Antich.
Aujourd’hui, sur les huit millions d’habitants de la Catalogne, environ 2,3 millions souhaitent apprendre ou perfectionner leur maîtrise du catalan. Pourtant, l’offre institutionnelle demeure pratiquement inchangée depuis vingt ans et ne permet de répondre qu’aux besoins d’environ 100 000 personnes par an.
« Chez Òmnium, nous considérons que l’accès au catalan est un droit qui, aujourd’hui, n’est pas pleinement garanti. C’est dans cette perspective que nous avons lancé deux grandes initiatives. La première, Catalan pour tous, repose sur une plateforme rassemblant 180 organisations -patronats, syndicats, fédérations sportives, associations de quartier, entre autres- afin de multiplier les espaces d’accès à la langue, non pas uniquement à travers des cours, mais aussi comme un vecteur d’intégration et d’enracinement. La seconde est le projet Lliures (“Libres”), qui s’attaque aux inégalités, à la pauvreté et à l’exclusion. Il y a déjà dix ans, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il était impossible de construire une nation et de promouvoir la langue et la culture sans lutter simultanément contre la précarité et l’exclusion sociale. »